À Conakry, le décor urbain se transforme. Chaque matin, aux premières lueurs du jour, une armée de l’ombre prend position. Des mineurs d’à peine quelques années, des personnes âgées et des jeunes sans emploi occupent les carrefours stratégiques et les lieux de culte. Ce qui était autrefois un phénomène marginal est devenu un problème structurel majeur, suscitant une vive inquiétude chez les citoyens et les organisations humanitaires.
Derrière les statistiques et les observations sociales se cachent des visages et des trajectoires brisées. Mariama Camara, 34 ans, incarne cette nouvelle précarité. « Je n’ai jamais imaginé demander de l’argent dans la rue. Mais quand mon mari a perdu son travail et que le loyer a augmenté, nous n’avions plus rien. Certains jours, mes enfants ne mangeaient qu’une seule fois. La rue n’est pas une option, mais le dernier rempart contre la faim ».
Plus tragique encore est la situation des enfants. Au carrefour Donka, Ibrahima Sory, 12 ans, slalome entre les véhicules au péril de sa vie. « Je devais aller à l’école, mais mon père est malade. On m’a demandé de venir aider la famille (…). Quand elles passent vite (véhicules), j’ai peur. J’aimerais juste retourner à l’école et jouer. »
Pourtant, la loi guinéenne est claire la dessus, l’exploitation par la mendicité est un délit. Des sanctions sont prévues pour ceux qui contraignent les mineurs ou les personnes vulnérables à mendier. Mais sur le terrain, le droit se heurte à la réalité économique. Face à l’inflation et au chômage, l’application de la loi reste limitée, les autorités peinant à offrir des alternatives viables à ces familles aux abois.
« La mendicité n’est pas un simple fait de rue, c’est le symptôme d’une fragilité socio-économique profonde » souligne un observateur averti.
Pour les acteurs de la société civile, l’heure n’est plus au constat, mais à l’action concertée. Le cri d’alarme est lancé pour une réponse articulée autour de trois axes : le renforcement de l’assistance sociale pour les foyers en situation de pauvreté absolue ; la rescolarisation d’urgence pour extraire les enfants comme Ibrahima de la dangerosité des rues ; et une coordination accrue entre l’État, les ONG et les communautés pour bâtir des solutions durables.
Sans une politique publique ambitieuse touchant à l’emploi et à l’éducation, la mendicité risque de s’enraciner durablement dans le paysage de la capitale. Au-delà de l’enjeu économique, c’est la question de la dignité humaine et de la cohésion sociale qui est aujourd’hui posée au cœur de Conakry.
Ibrahima Sory Bangoura




